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jeudi 2 avril 2009

Ingenier: un métier ou un statut social?

-"Qu'est ce que pour vous le métier d'ingénieur?"

J'ai posé cette question (bateau? ) des dizaines de fois au cours des quelques dernières années  aux candidats à l'admission à l'école d'ingénieur où je travaillais. Le plus souvent (presque toujours) j'entendais la réponse (bateau? ) : 

-"Euuuhhh... l'ingénieur est celui qui dirige une équipe". 

En essaynt de creuser un peu, la question suivante : 

-Oui, mais concrètement, comment vous vous représentez le travail d'un ingénieur, ces missions, ses responsabilités? "
-"Euuhhhh....". Néant.  

Enfin, dernière tentative :

- Et pourquoi avez vous sélectionné notre école, qu'est ce qui vous plaît dans la formation? 
- Son caractère généraliste: j'ai très peu d'idées sur ce que je voudrais choisir comme spécialité, alors je voulais encore attendre pour décider. 

Questions bateau, réponses bateau?  Oui et non. Je trouve que ce manque d'imagination  chez les jeunes candidats sur ce qui sera leur métier trois ans plus tard est symptomatique. Il est le reflet d'une tendance de société de plus en plus visible  et lourde de conséquences: 

l'ingénieur n'est plus un métier, c'est un statut social. 

 Suivons un peu le parcours de notre "candidat-bateau" vers son futur métier. 

Lycée. "Tu te débrouilles en maths? Fais une terminale S, tu pourras faire ce que tu veux après". Va pour la terminale S.

Bac. Travailles  bien tes maths, tu pourras devenir ingénieur. Ingénieur de quoi? Tu verras. Pour l'instant, travailles bien tes maths pour avoir une bonne prépa. Si tu veux t'en sortir, il faut être ingénieur. Si tu as un bon diplôme, il y a toujours du boulot et un bon salaire.

Prépa. Voilà! Enfin, la grande vie! En route pour devenir ingénieur! Mais ce n'est pas en prépas qu'on apprend ce que c'est. On y apprend  surtout à passer le concours!

Concours. On s'inscrit à des paquets d'écoles et, une fois les examens passés, on ne choisit pas le métier mais les écoles qu'on a "eus"! 

École. Ouf! Fini le bachotage des concours! Ou est ce qu'on apprend à  diriger une équipe?  

Notre candidat suit le parcours avec l'idée qu'il a de ce que doit être un ingénieur: un manager. Alors, les maths, la physique, les domaines techniques, ne lui semblent pas être utiles dans son futur métier.  C'est technique, c'est difficile et inutile! A quoi bon? Ce n'est pas la compétence technique qu'il est venu chercher. Bon élève, il suit des cours, même s'il est persuadé qu'il n'en fera rien plus tard de ce que ces cours racontent. Tout simplement parce que ça a toujours été comme ça, les études: on passe des examens pour passer en année supérieure et à la fin on a le diplôme! C'est le système!   

Une fois le diplôme à la main, on choisit l'entreprise. Et l'entreprise choisit les diplômes! Ce n'est pas la maîtrise technique de l'ingénieur qui compte, c'est le diplôme!   C'est le système!

Et voilà, une fois dans l'entreprise, notre jeune ami a un bon statut, et pas de métier. Il se retrouve face à des technologies qu'il ne connaît que de loin et sans compétence technique suffisante pour se construire une expertise dans le domaine associé à son poste. Il  passera plus de 30 pour cents de son temps en réunions à brasser du vent le plus souvent. Il prendra des décisions critiques sur des projets qu'il "manage", inconscient des responsabilités techniques qui pèsent réellement sur lui. 

Oui, je sais, ce tableau est très noir. Oui, ils ne sont pas tous comme ça! Heureusement! Mais le phénomène que je dénonce ici est à prendre au sérieux: l'expertise technique  est de plus en plus marginalisée dans l'entreprise par les effets de bord du système qui favorise le diplôme avant la compétence réelle et le statut avant le métier. 

Ça me fait penser au roman "L'île au trésor"  de Robert Louis Stevenson.    Sur la route vers le trésor du Capitaine Flint, le chef des pirates, Silver, doit persuader ses camarades de ne pas se découvrir trop tôt  et ne pas chercher à prendre le contrôle du bateau avant d'arriver sur l'île. Son argument?

 "Nous sommes de de bons matelots, capables de suivre une route sur la mer mais incapables de l'établir! Sans le capitaine, nous sommes perdus!". 

Et bien, notre société semble oublier qu'un ingénieur qui dirige une équipe est comme le capitaine qui dirige un bateau. Il n'est pas seulement un bon manager d'équipe. Il est celui qui sait où aller! 

vendredi 27 février 2009

Formation d'ingénieur : choses vues

Quand j'ai commencé à travailler  en classe préparatoire intégrée, avec des élèves tout juste sortis du bac, j'ai fait une observation curieuse. Parfois je leur demandais : "connaissez vous une telle notion? ". Et très souvent j'avais comme réponse : "Oui, on a vu ça en terminale( ou en première)". Et en effet, un souvenir vague de la chose leur revenait, avec des flashes parfois sur quelques méthodes de calcul. 

Pourquoi ne répondent ils pas "on a appris ça..."? Pourquoi, élèves et profs, nous utilisons le plus souvent le mot "voir" quand il s'agit des notions étudiées?  Dans une école d'ingénieur, c'est le même phénomène! Combien de fois je rappelais aux élèves : "Mais si, mais si, vous avez vu ça l'année dernière, en cours d'algèbre". 

Ce n'est qu'une question de mots, mais là, il est révélateur d'un certain rapport aux études: se contenter de voir des choses, passer devant, faire des photos. Si je voulais caricaturer,  je dirais que le parcours d'un élève ingénieur de base ressemble parfois à un long voyage organisé dans un grand musée de sciences et techniques, où l'on voit beaucoup de salles différentes sans jamais y rester longtemps. On vous dit que toutes ces notions, tous ces outils vous seront utiles plus tard dans votre vie professionnelle. Mais à quoi peuvent bien servir des photos d'outils qu'on ramène de ce voyage?

Bien sûr, on fait des exercices qui, dans l'idéal devraient faciliter la compréhension approfondie des notions, l'appropriation des méthodes. Mais dans la pratique, combien d'exercices sont faits vraiment par un élève et combien sont vus

Il y a aussi des examens. Et si on n'a pas réussi, on ne passe pas à l'étage supérieur du musée.   Mais dans la pratique, souvent, les examens permettent tout au mieux de vérifier que les exercices et les objets ont bien été vus.  

Enfin, il y a des projets qui permettent de revenir dans les salles du musée déjà visitées, tout seuls, sans le guide, pour essayer de comprendre, d'en apprendre plus. Et ceux qui le font pour de vrai en gardent certainement plus que des photos. Faut il encore avoir de la volonté de le faire et disposer de temps suffisant pour aller au fond des choses. 

Mais alors, quel scandale! A qui la faute? Aux profs qui ne motivent passez leurs élèves, qui leur imposent trop de cours? Aux élèves qui ne font pas l'effort de s'intéresser  aux cours et qui ne veulent pas travailler pour apprendre?

A mon avis, la faute aux deux et bien plus encore. Il y a aussi la société qui de plus en plus  préfère le surf  conceptuel à la plongée dans l'expertise. Mais ça, c'est une autre histoire....